Des divinités et des hommes dans l’Occident romain (Ier-IIIe siècle de notre ère)

Conférencière :
Madame Audrey Ferlut, docteur en histoire antique – professeur d’histoire-géographie et de discipline non linguistique (DNL) au lycée du Parc

Lieu : Amphithéâtre du lycée du Parc à Lyon 6ème

La conférence a invité le public à découvrir et identifier les principaux traits des relations entre les Hommes et les dieux dans l’Occident romain du Haut-Empire, soit une vaste zone au de la mer Méditerranée allant du Portugal actuel à la Roumanie actuelle, jusqu’à la frontière de l’Ecosse et les rives du Rhin et du Danube, lors des trois premiers siècles de notre ère.
L’une des grandes lignes directrices de la conférence consistait à montrer que, contrairement aux stéréotypes et aux clichés, issus aussi bien de l’époque antique que de notre époque contemporaine, rien n’est figé ni dans le temps, ni dans l’espace et que des divergences et des similitudes apparaissent entre les provinces et Rome, entre les différentes provinces, et même parfois au cœur des provinces.
La conférencière a amené les adhérents de l’AMOPA présents à un voyage au cœur des pratiques et des croyances de habitants de l’Empire romain.
L’Occident romain entre le Ier et le IIIe siècle est marqué par une diversité de pratiques religieuses et de cultes, influencés par la romanité – ensemble d’habitudes, de pratiques et de normes qui imprègne progressivement l’ensemble de l’Empire romain –. Rome, en tant que capitale de l’Empire, connaît des pratiques religieuses et des normes qui sont peu à peu appropriées par les habitants des provinces, sans que Rome n’impose quoi que ce soit.
La romanité n’est pas la seule à circuler dans l’Empire, les divinités et leurs cultes également.

La première étape de la conférence a consisté à montrer que les pratiques religieuses et les cultes s’inscrivent dans différentes échelles sociales : la cité d’abord, les groupes sociaux particuliers – ici la conférencière a présenté le cas de Nehalennia et des marchands, de Junon Regina et des bénéficiaires, et des soldats et des Matronae Aufaniae, la maison avec le cas du laraire et la fête des Lemuralia. La conférence s’est ensuite intéressée à la question de savoir si les hommes et les femmes de l’Antiquité croyaient dans leurs dieux en présentant les différentes positions et les questions de la personal agency et du religious marketplace. Tous les historiens ne sont d’ailleurs pas d’accord sur la question. La conférencière a présenté sa position sur le sujet.

La deuxième étape du voyage a consisté à montrer que les divinités ne sont pas statiques et que de multiples réalités peuvent apparaître sous le même nom lorsque les divinités et leurs cultes circulent dans l’Empire. Plusieurs groupes de divinités ont été évoquées : les divinités gréco-romaines comme Junon ou Minerve, les divinités originaires des provinces comme les Quadruviae et les divinités venues d’Orient comme Magna Mater, Isis ou Mithra. ​

Cependant, les divinités, bien qu’ayant des noms similaires et des images similaires dans l’Empire, ne sont pas toujours identiques. Le cas de Junon a été évoquée pour montrer qu’à Rome, elle est révérée sous de multiples épithètes : la Junon de la Triade capitoline, Junon Moneta, Junon Sospita, ou Junon protectrice des femmes et des mères, occurrences qui sont rares dans les provinces de l’Occident où elle apparaît sous le nom de Junon Reine, épithète de la Junon évoquée – au sens ici du rituel d’evocatio – depuis Veies après la destruction de la cité étrusque en 396 av. n.e. Par ailleurs, la déesse a pu être interprétée comme dans les Germanies au sommet des colonnes à Jupiter, comme c’est le cas à Worms. Elle est aussi, dans les Germanies, une déesse privilégiée par les soldats, notamment les bénéficiaires avec trois sanctuaires à Junon Reine à Stockstadt, Osterburken et Öhringen. Le cas de Minerve a aussi été mis en avant pour montrer la différence entre les sources littéraires, notamment la vision césarienne, et la réalité du culte en Gaule et dans les Germanies sous l’Empire.
La circulation des divinités peut aussi être liée à l’evocatio par les Romains comme c’est le cas pour Magna Mater ou pour Junon Reine.
Les divinités peuvent également circuler sous l’influence des armées : cas des Quadruviae, déesses originaires de Carnuntum (Vienne en Autrice), révérée en Pannonie comme des Nymphes en association avec les Silvanae, puis révérée dans les Germanies et le long de la frontière militaire jusqu’au mur d’Antonin en Grande Bretagne comme des divinités des carrefours à quatre voies des confins de l’Empire.
Certains cultes apparaissent aussi à travers l’épigraphie. C’est le cas des Matronae[1] ou de Nehalennia[2].

La dernière étape a conduit à voir ce que sont les pratiques religieuses et à montrer qu’elles sont le plus souvent romaines, notamment dans le cadre de la pratique du votum, une prière contractuelle entre le dédicant et la divinité qui, une fois le vœu accordé, se traduit par une offrande de la part du dédicant : sacrifice animal, offrande de vin (libation), offrande de céréales et de pains – ces dernières étant probablement les plus répandues en raison de leur faible coût.
Quelques pratiques ne sont cependant pas d’origine romaine, comme le montre les offrandes à Isis Panthea et Magna Mater, avec pour la première des offrandes d’oiseaux, d’œufs et de lampes à huile agencées en quinconce sans que leur rôle soit vraiment clair, et pour la seconde, de la magie noire avec les tablettes de defixio – punir un mari volage ou un vol dans le sanctuaire découvert à Mayence et punition pour un vol à Bath dans le cadre du culte à Sulis Minerva – et les « poupées vaudoues ».
Enfin, il a été question de la construction de l’espace sacré et de la possible concurrence des sanctuaires ou de leur interconnexion en réseau. Ces derniers points représentant les derniers champs de la recherche et des débats historiographiques en matière d’histoire des religions de l’époque romaine.

[1] Voir article « Investir un territoire de frontière : le culte des Matronae dans la Civitas Ubiorum en Germanie Inférieure » : https://journals-openedition-org/frontieres/646
[2] Voir article « The Cult of Nehalennia in Colijnsplaat during the Roman Empire: Merchants transferring Urban Ritual Practices to an Outpost on the North Sea”:
https://www.degruyterbrill.com/database/urbrel/entry/urbrel.23149233/html