Conférence « Andrea Doria 1956 : le mystère des automobiles englouties « 

Compte-rendu de la conférence effectuée par Yves Condemine le mercredi 14 octobre au collège Gilbert Dru

Le 25 juillet 1956, au large de l’île de Nantucket (USA), par un épais brouillard, le luxueux paquebot italien Andrea Doria est abordé par le paquebot suédois Stockholm à 23h10. Le choc extrêmement violent détruit la proue du Stockholm et ouvre une énorme brèche sur le flanc tribord de l’Andrea Doria. Le bateau s’incline alors sur ce flanc et coule le lendemain 26 juillet à 10h09.
Cet accident maritime, le dernier naufrage d’un transatlantique en service régulier entre l’ancien monde et l’Amérique, est difficilement compréhensible alors que les deux navires s’étaient mutuellement repérés sur leurs radars.

Le paquebot
L’Andrea Doria, paquebot de taille moyenne (213 m de long pour un tonnage de 29100 t) par rapport à des géants tels que le Titanic, le Queen Mary ou le Normandie, transportait 1700 passagers et membres d’équipage, mais aussi une cargaison commerciale importante dans ses cales. Il représentait le renouveau de la flotte italienne après la seconde guerre mondiale ; construit à Gênes par les chantiers Ansaldo, il portait le nom d’un célèbre amiral et homme politique génois des XV / XVIème siècle. Très luxueux par son aménagement intérieur réalisé par les meilleurs designers, architectes, sculpteurs et peintres italiens de l’époque, ainsi que par ses trois piscines (une pour chaque classe), il avait débuté son voyage inaugural le 14 janvier 1953, et il terminait sa 101ème traversée de l’Atlantique lors du fatal abordage, le 25 juillet 1956.

Le naufrage
L’étrave renforcée du Stockholm (adaptée aux glaces nordiques) a percuté l’Andrea Doria sur tribord, vers le 1er tiers de sa longueur, provoquant une voie d’eau importante, notamment au niveau des réservoirs de fuel quasiment vides en cette fin de traversée. La gîte a rapidement atteint 20° rendant difficiles les déplacements des passagers et interdisant l’utilisation des 8 embarcations de sauvetage du coté bâbord qui surplombaient la coque du fait de cette gîte. 46 passagers décédèrent sur l’Andrea Doria, ainsi que 5 marins du Stockholm, portant le bilan final à 51 victimes. La proximité de la côte permit à des organes de presse d’affréter des avions et d’assurer une couverture médiatique en direct de la catastrophe avec de nombreux films et photos. Les 5 blessés les plus gravement atteints purent être évacués grâce à l’intervention de deux hélicoptères américains de l’armée et des gardes-côtes, hélitreuillés depuis le pont du Stockholm. Plusieurs navires alertés par radio arrivèrent sur les lieux, notamment le paquebot français Île-de-France qui s’était dérouté et embarqua 753 naufragés. L’arrivée de nuit de ce géant des mers entièrement illuminé sur ordre de son commandant, le Baron Raoul de Baudéan, contribua à rétablir le calme parmi les passagers paniqués de l’Andrea Doria.

Yves Condemine cite ensuite des cas de personnes ayant péri ou survécu lors du naufrage, évoquant ainsi des drames ou des miracles dus soit à l’emplacement de leur cabine, soit à des circonstances exceptionnelles ou au courage d’autres passagers et membres d’équipage.

La cargaison
La question de l’existence d’une cargaison comportant des dizaines de Lancia Aurelia B24 Spider destinées au marché américain, est controversée.
De quoi sommes-nous certains ?
– de l’existence d’un garage destiné aux véhicules des passagers sur le pont B d’une surface d’environ 250 m2,
– d’un espace dédié au transport commercial d’automobiles sur le pont D d’une surface d’environ 300 m²,
– d’une voiture conditionnée dans une énorme caisse en bois pour la soustraire aux regards avant sa présentation aux États-Unis, stockée dans la cale 2 dans les fonds du navire,
– du journal de bord personnel du capitaine (le journal de bord de navigation du navire ayant été perdu lors du naufrage) faisant état de 9 véhicules particuliers et de 401 tonnes de fret.

L’étude des archives du procès conservées à Kansas City n’a pas permis d’obtenir une preuve indiscutable de la présence des Lancia Aurelia Spider, les archives des sociétés d’assurances concernées étant aujourd’hui introuvables, détruites ou dispersées au fil des multiples faillites et fusions de ce secteur. Cependant, certains témoignages issus de la presse italienne ou américaine de l’époque permettent de penser qu’elles faisaient bien partie de la cargaison.

Concernant le concept car, il s’agissait de la Chrysler Norseman, impressionnant coupé fastback de 5.77 m de longueur, construit par la Carrozzeria Ghia à Turin, qui devait être présenté fin 1956 lors de la Chrysler Exhibition, modèle unique qui a donc disparu lors du naufrage.

Concernant les voitures des passagers, 9 ont été identifiées dans les listes de biens perdus établies par les passagers et conservées dans les archives du procès :
– un VW Micro Bus Deluxe 1956,
– une Rolls Royce Silver Cloud,
– une Chevrolet 210 Townsman 1955 station-wagon,
– une Mercury Montclair 1955 convertible,
– une Citroën Sedan, très certainement une Traction Avant 11 BL, qui aurait sans doute fait sensation en Californie, sa destination, sur Sunset Boulevard !
– une Pontiac Safari station-wagon,
– trois  véhicules de marques et modèles non précisés, dont une station-wagon.

L’édition de la Stampa Sera des 26 et 27 juillet 1956, le lendemain du naufrage, publie une déclaration du représentant à  Naples de l’Italia di Navigazione, armateur de l’Andrea Doria, qui déclare que l’Andrea Doria avait chargé à Gênes 170 tonnes de machines (principalement des automobiles). Sur les 401 tonnes de fret déclarées par le Commandant Calamai dans son journal de bord personnel, nous comptabilisons selon divers articles de quotidiens 170 tonnes de « machines » chargées à Gênes, une centaine de tonnes de denrées alimentaires et textiles également chargées à Gênes, une autre centaine de tonnes de produits alimentaires, fromages et pâtes chargée à Naples, et de probables compléments de chargement de marchandises effectués à Cannes, voire Gibraltar. On retrouve bien l’ordre de grandeur du chiffre donné par le Commandant Calamai. Les 9 voitures mentionnées par le Commandant Calamai étaient donc les voitures passagers et celles constituant l’essentiel du chargement de machinerie à Naples (dont la Norseman) étaient des voitures italiennes neuves importées aux États-Unis, comptabilisées dans le tonnage de fret. D’autre part, une semaine après le naufrage, un journal californien de l’époque avait informé les personnes en attente de la livraison de leurs Lancia Spider que celles-ci ne pourraient être livrées, 40 d’entre elles ayant sombré avec l’Andrea Doria…

Les plongées ont effectuées sur le site du naufrage n’ont pas permis de trancher, d’une part le site est particulièrement dangereux du fait des courants, de la faible visibilité, des filets de pêche accrochés à l’épave (une vingtaine de plongeurs y ont trouvé la mort), et d’autre part, le garage du pont B a été pulvérisé dans le choc et l’espace du pont D est inaccessible. Seules les superstructures supérieures du navire ont réellement été visitées.

De fortes présomptions convergent donc vers la présence de magnifiques cabriolets Lancia Aurelia B24 à bord de l’Andrea Doria.

Merci à Yves Condemine pour cette recherche très fouillée, faisant appel au témoignage de nombreuses personnes tant italiennes qu’américaines, et cette magnifique conférence qui nous a tous passionnés.

01-L'assistance©GG
02-Commandant Piero Calamai & Ruth Roman and her son©YC
03-Le Stokholm©YC
04-Yves Condemine et la maquette de l'Andréa Doria qu'il a réalisée©GG
05-Le naufrage©YC
06-Le naufrage_2©YC
07-Le sauvetage©YC
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